Un roman au croisement de plusieurs traditions
Il existe dans la littérature française une tradition longtemps méprisée, celle du roman personnel, à la première personne, qui dit le monde à travers le prisme d’une vie ordinaire et fracassée. De Jules Renard à Philippe Delerm, en passant par les fureurs de Charles Bukowski lues en traduction, certains écrivains ont fait du quotidien leur matière première, du malheur intime leur laboratoire. L’amour sèche (encore) plus vite, second roman publié par Franz Savigny et présenté comme une « édition revue et augmentée » d’un ouvrage antérieur, s’inscrit dans cette veine avec une énergie et une honnêteté désarmantes. Ce livre de 222 pages est un roman-monde, un roman-confession, un roman-pamphlet, une chronique de la drague en ligne dans le Paris du milieu des années 2000, mais aussi, et surtout, une méditation sur la solitude, la création artistique, le déclin des liens sociaux et la persistance fragile de l’espoir. Analyser ce texte, c’est donc entrer dans une œuvre à plusieurs strates, plus riche qu’elle n’y paraît à première lecture.
Une structure d’apparence simple, une complexité cachée
Le roman se déroule selon une chronologie lâche, à travers vingt-deux chapitres brefs, chacun introduit par une épigraphe empruntée à des auteurs aussi disparates que Hannah Arendt, Bukowski, La Rochefoucauld, Nietzsche, Sophocle, ou encore l’Évangile selon Jean. Ce choix des épigraphes n’est pas cosmétique. Il constitue en lui-même un programme : celui d’une pensée qui prétend se situer à la hauteur des grandes questions humaines tout en racontant des histoires de rendez-vous ratés, d’érections défaillantes et de sites de rencontres. Ce décalage permanent entre l’ambition intellectuelle affichée et la trivialité des situations décrites est le ressort fondamental de l’humour du livre, mais aussi de sa profondeur.
Le narrateur, compositeur de musique contemporaine sans le sou, vient d’être quitté par Valérie, sa compagne de douze ans. La rupture, brutale et sans explication (« C’est fini ! »), ouvre le roman sur un vide qu’il va tenter de combler, d’abord par la consommation de séries télévisées et de cigarettes, ensuite par l’inscription sur un site de rencontres. Ce qui suit est une galerie de portraits féminins, une succession de rendez-vous plus ou moins catastrophiques, le tout traversé par des développements digression sur l’état de la musique contemporaine, la politique française, le communautarisme, la montée de l’abstention électorale, les attentats islamistes, la télé-réalité et la médiocrité culturelle généralisée.
Cette structure peut sembler anarchique, voire indisciplinée. Elle révèle en réalité une logique profonde : celle d’une conscience qui ne peut s’empêcher de connecter le petit et le grand, le personnel et le politique, le comique et le tragique. Le narrateur ne drague pas dans un vide aseptisé. Il drague dans un monde qui se défait autour de lui, et cette simultanéité est le cœur thématique du roman.
La voix : entre autofiction et satire sociale
La première qualité du roman est sa voix. Comme dans Total Blitzkrieg, Franz Savigny construit une narration à la première personne qui tutoie le lecteur, l’interpelle, le prend à témoin. Mais ici, la registre est différent. Moins argotique, plus introspectif, la prose oscille entre le pamphlet enlevé, le pastiche des grands moralistes français et la confidence nue et parfois brutalement crue.
Le narrateur est instruit, cultivé, mais il n’utilise pas sa culture comme une armure ou un outil de domination. Il la convoque sincèrement, avec la gaucherie touchante d’un homme qui pense en lisant Hannah Arendt mais baise maladroitement sous un plaid en écoutant les infos. La référence incessante à des penseurs comme Cioran, Nietzsche, Arendt, Debord ou Sternhell ne relève pas de la posture intellectuelle. Elle révèle un tempérament : celui d’un homme qui ne peut s’empêcher de penser le monde même quand le monde lui fait mal, même quand ce qui lui arrive est trop banal pour mériter une grande pensée.
Cette voix a aussi une dimension satirique assumée. Le narrateur se moque de lui-même avec une brutalité qui confine parfois au masochisme littéraire. Il se décrit comme un raté, un « pauvre type en quête d’affection », un « pseudo Don Juan cybernétique », un compositeur dont personne ne voudrait entendre la musique. Mais il retourne cette auto-dérision vers l’extérieur avec une précision redoutable : les hypocrisies de la gauche bobo, les névroses du milieu artistique subventionné, la vacuité des sites de rencontres, le mépris de classe déguisé en progressisme, la médiocrité de la création contemporaine française.
Il serait inexact de parler d’un roman amer. C’est un roman lucide, ce qui est différent. La lucidité est douloureuse, mais elle conserve une forme de légèreté, une ironie qui maintient le lecteur en éveil.
Le catalogue des rencontres : une sociologie de la solitude contemporaine
Le cœur narratif du roman est la galerie de portraits féminins constituée par les rencontres du narrateur sur le site de rencontres. Cette galerie est à la fois comique, touchante et impitoyable. Graziella l’Italienne qui ment sur son âge et ses problèmes de peau, mais qui se révèle la plus généreuse des rencontres. Sophia, l’intellectuelle au corps abîmé, avec qui une nuit bizarre et maladroite débouche sur un moment d’humanité inattendue. Anja la Suédoise au physique de rêve et au cœur de pierre, l’expérience la plus humiliante du parcours. Leila la gazelle africaine avec qui le désir coexiste sans jamais vraiment rencontrer la parole. Isabelle enfin, la grande passion, la dévorante, la destructrice, autour de qui le roman trouve sa densité la plus dramatique.
Chaque portrait obéit à une logique similaire : le fantasme préalable, la réalité décevante ou surprenante, la tentative de connexion, l’échec ou la fuite, le bilan mélancolique. Cette structure répétitive n’est pas une faiblesse du roman. Elle mime la mécanique réelle de la drague en ligne, son côté industriel et déshumanisant, sa capacité à transformer les êtres humains en profils, en caractéristiques, en probabilités statistiques.
Ce qui sauve ces portraits de la simple anecdote, c’est la manière dont le narrateur interroge ses propres réactions et désirs. Il ne se présente jamais comme une victime innocente. Il reconnaît ses propres lâchetés, ses fuites, ses jugements hâtifs sur le physique, ses fantasmes culturels et géographiques (les Suédoises, les Italiennes, les femmes africaines), ses propres névroses affectives. Il est lui-même un personnage dysfonctionnel parmi des personnages dysfonctionnels. Cette lucidité sur soi-même est la marque d’un romancier qui refuse la complaisance.
Le portrait d’Isabelle mérite une attention particulière. Cette femme aux yeux bleus extraordinaires, à l’intelligence perverse, à la beauté statuaire et au psychisme fracassé par l’enfance, concentre toutes les contradictions du désir. On comprend que le narrateur soit « fou amoureux » d’elle malgré l’évidence de la catastrophe. La façon dont Savigny décrit cette passion autodestructrice, lucide sur sa propre irrationalité, constitue la partie la plus romanesquement aboutie du livre.
La musique contemporaine : un monde dans le monde
Une des dimensions les plus originales du roman est le développement considérable accordé à la condition du compositeur de musique contemporaine. Ces chapitres constituent une véritable anatomie d’un milieu artistique en crise, racontée de l’intérieur avec une connaissance précise et une amertume non dissimulée.
La description du monde musical contemporain français est cinglante : le système de commandes publiques fondé sur le réseau et non sur le mérite, la musique atonale et sérielle imposée comme seule voie légitime depuis les années cinquante, le public abandonné et le cercle fermé des pairs qui s’autoapplaudissent, les concerts devant des salles quasi vides peuplées de « collègues venus par obligation professionnelle et de vieilles dames qui s’étaient trompées de salle ». Le narrateur cite des noms réels, évoque des institutions précises comme l’IRCAM, et analyse avec une précision quasi musicologique les raisons de l’échec de la musique contemporaine française à toucher un public.
Ce qui rend ces développements romanesquement pertinents, c’est leur connexion organique avec le reste du livre. La condition du compositeur isolé, incompris, pauvre mais libre, est le miroir de la condition du célibataire sur les sites de rencontres. Dans les deux cas, il s’agit de trouver une connexion authentique dans un système qui industrialise et standardise toute forme de rencontre. Dans les deux cas, le narrateur choisit la liberté et la marginalité plutôt que le compromis et la visibilité. Dans les deux cas, cette liberté a un prix élevé.
Les longues discussions avec Dany, ami compositeur et double plus serein du narrateur, constituent les moments de respiration du livre, les instants où la camaraderie remplace la solitude, où la pensée collective prend le dessus sur le monologue intérieur. Ces scènes au café Le Chéri, à Belleville, ont une chaleur que l’on retrouve rarement dans les passages de drague.
La politique, la société, le monde qui brûle
Franz Savigny fait le choix, audacieux et risqué, d’inscrire son roman d’amour et de drague dans un contexte socio-politique précis. Les émeutes de banlieue de 2005, les attentats islamistes, le démantèlement de la protection sociale, le communautarisme, l’antisémitisme ambiant dans les dîners bourgeois, la montée du FN, la médiocrité des élites politiques : tout cela traverse le roman sans le dominer, comme un fond sonore permanent.
Ces développements ne sont pas toujours également réussis. Certains passages politiques ont une dimension de pamphlet un peu convenu, une rage légitime mais dont la formulation manque parfois de précision. Mais ils remplissent une fonction narrative importante : ils ancrent les errances sentimentales du protagoniste dans un monde réel, violent, inégal, qui ne fournit ni réponse ni consolation. La solitude du compositeur célibataire n’est pas une maladie individuelle, elle est aussi une symptôme collectif, le produit d’une époque qui a atomisé les liens sociaux tout en les médiatisant à l’infini.
La description de Paris est dans cette perspective particulièrement réussie. Le Canal Saint-Martin, Belleville, le Marais, le vingtième arrondissement, le onzième, les cafés, les supermarchés, les rues la nuit : Savigny est un romancier urbain au sens plein du terme, quelqu’un pour qui l’espace dit quelque chose sur les hommes qui l’habitent.
La fin : la grâce inattendue
Le roman se termine par une séquence qui tranche radicalement avec l’ironie dominante des chapitres précédents. La Fête de la musique, la pluie, une rencontre au coin d’une rue du vingtième arrondissement avec une femme sans glamour, une bibliothécaire aux cheveux mouillés qui pose des questions sincères sur la musique plutôt que sur les revenus.
Ce final est délibérément anticlimactique sur le plan dramatique, et c’est précisément ce qui lui donne sa force. Après toutes les passions dévastatrices, les déceptions cuisantes, les espoirs ridicules, la résolution ne vient pas sous la forme d’une grande scène romanesque. Elle vient dans la simplicité d’une main saisie dans la foule, d’un baiser « chaste presque », d’une conversation honnête.
La musique composée ce soir-là par le narrateur, « 21 juin, sous la pluie », « simple, lumineuse, presque naïve », dit mieux que tout discours ce que le roman a cherché à atteindre : une forme de beauté dégagée de la complexité inutile, une sincérité qui n’a pas besoin de se justifier. C’est aussi la résolution d’une tension qui traverse tout le livre entre la sophistication intellectuelle du narrateur et son aspiration profonde à quelque chose de simple.
Conclusion : un roman imparfait et nécessaire
L’amour sèche (encore) plus vite est un roman imparfait. Certains passages politiques sont trop rapides ou trop prévisibles. Quelques portraits féminins souffrent d’un regard masculin qui ne se remet pas toujours suffisamment en question. La structure digressionnelle peut désorienter un lecteur qui cherche une narration plus tendue.
Mais ces imperfections ne diminuent pas la valeur essentielle du livre. C’est un roman vivant, habité, qui prend le risque de se montrer tel qu’il est sans chercher à plaire. Il dit quelque chose de vrai sur la solitude contemporaine, sur la difficulté de créer dans un monde indifférent à la création, sur la persistance paradoxale de l’espoir dans des conditions qui ne devraient laisser aucune place à l’espoir. Et il le dit avec une voix propre, reconnaissable, qui est la marque d’un écrivain singulier dans le paysage de l’auto-édition française.